Corsica Cristiana

Une langue en péril : la langue Corse

20 Mai 2020, 12:30pm

 

L’agonie de la langue corse.

 

Langue ou dialecte ? Peu importe le nom. Appelons-la « parlata corsa », comme nos ancêtres. Tommaseo, lui, admirait le « possente idioma dei Corsi : cela devrait suffire à déplorer sa perte.

Car le fait est là : la langue corse est en train d’agoniser, comme son peuple. Peuple et langue, les deux sont inséparables.

Cette disparition paraît inéluctable ; certes il y a des cours de langue corse dans nos écoles ; certes les maîtres qui l’enseignent y mettent tout leur cœur ; mais ces efforts sont insuffisants : la « langue dominée » est dévorée par la « langue dominante ».

La langue dominante agit comme un filtre et comme un patron. Ce qui tend à subsister de son vocabulaire, autrefois si riche, c’est ce qui est conforme aux mots français : les autres, les plus typiques et qui ont la saveur du terroir, disparaissent peu à peu. Ainsi, si l’on dit « massacru » pour « massacre », on n’entend plus guère « carneficina », « mataccina », « strage », « tazzu », qui étaient courants ; faut-il qualifier des petits-enfants –i zitellucci- que de mots sortent de l’usage ! u lattente ( l’enfant à la mamelle), u mucciacciù(le marmot), u chjampurlinu (le petit bonhomme), u picchjcchjnu (même sens), a criatura, ou u criampulu (le gamin) ; u birbantellu, ou u biricchinu (le petit coquin) ; u catrapicchju est l’espiègle ; u sbarrazinu, comme le zirbinottu, désigne « le petit garnement ; i chjughi, par opposition aux « grendi » sont les petits, et s’emploie surtout au pluriel. « U sguaiuffu » est le petit voyou ; « u malmaloccu », lui, a déjà une allure guerrière ; il faut se méfier de « l’ebreiu », qui n’est pourtant pas un mauvais sujet ; « mì a Mambrinu » ! (« regardez-moi Mambrin ! » Et nous en passons…

On ne voit plus de jeune fille « di prima vetta » (de première feuille), ni « pampanuta » (épanouie), ni « vitimimuta » (à la taille fine), ni « smilza (élancée)…

Une chanson, des années 1930-1940, ironisait : « U mo figliolu ch’è ghjuntu da Francia, O quant’ellu ne sà. I linzoli li chjama li drà »…

Inutile de multiplier les exemples. Le vocabulaire se perd. Souvent on lui substitue le mot français, travesti en corse : « a butteia », devient ‘l’episseria », «  a sciarcuteria » prend la place du « macellu », et «  l’ortaglia » s’entend nommer « i legumi ». « A spassighjata » est devenue « a pruminata » ; les horreurs de tout genre prolifèrent : il nous suffira de citer « orosu » et « malorosu » ! au lieu de « felice, cuntentu, allegru, beatu, sebiatu », qui sont de race corse, comme « disgraziatu, sfortunatu, sdicciatu, malabbiatu », pour le contraire de l’homme heureux. Ecoutez le poste, le matin, pour l’émission appelée « le forum ». Vous vous arracherez les cheveux.

La syntaxe n’est pas mieux traitée que le vocabulaire : elle se calque sur le français : « un busgià » veut maintenant dire « stà fermu, ou un ti ruminà ». Et voici des monstruosités : « futtimi u cane » ! (« fous-moi le chien ! ») veut dire « escimi di tra li piedi », « escimi di razzica »- accent sur le premier ‘a’ )- le « camp » français s’est transformé en « chien » en néo-corse ! C’est aussi cocasse que la « plume » d’un estimable écrivain corse métamorphosée en « piuma » par un laudateur, qui avait oublié la « penna » ! Certaines tournures, propres au corse, ont disparu : « tu aurais dû me le dire avant ; » en corse : « avemmila detta prima ! » : « à ta placez » devient « a a to piazza » au lieu du corse : « s’era in te » ou « s’era eiu »… On ne dit plus « i tempi so rotti », pour signifier que nous traversons une période de mauvais temps ; ni « s’addirizzanu i tempi », pour dire que le beau temps s’installe. Jouissons-nous de matins printaniers limpides, avec une légère brise ? Ce ne sont plus des « matinate latine ». Et que d’expressions imagées sont sorties de l’usage ! Pour dire qu’une personne souffrira peu de la perte d’une parente, « conta ch’avvà metterà u crespu a u catinu » (n’allez pas croire qu’elle mettra le crêpe au pot de chambre !)

Nous avons compris : le corse est en train de devenir le dernier patois français.

Peut-il encore être sauvé ? Ce serait plutôt une résurrection. Lazare sortant du tombeau.

Cette résurrection est possible, si les corses sont encore sensibles à la fierté et à l’honneur  qui furent le seul trésor de leurs aïeux, ces paysans aristocrates ! Les maladies du langage, lorsqu’elles mettent en question l’existence même de la langue, ne peuvent avoir d’autre solution que politique.

 

 

Coriolan

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