Corsica Cristiana

Essai d’interprétation de la parabole des talents (Matt.25,14-30)

28 Mars 2020, 12:09pm

 

Cette parabole est , à juste titre, réputée difficile, et la diversité des interprétations le prouve. Le fait est qu’elle déconcerte, et même choque. Il semblerait en effet que Jésus fasse l’éloge de la spéculation boursière, qu’il accepte le jugement peu amène porté sur lui par son esclave, auquel il réserve par ailleurs un châtiment hors de proportion avec sa faute :la damnation éternelle pour de la simple paresse ! Celà est trop cruel :qu’est devenu l’amour miséricordieux du Père ?

Tout cela paraît si étrange , si contraire aux Evangiles, que nous sommes amenés à nous demander si ,derrière ces incohérences, ne se cache pas un sens qui nous a échappé. Pour le chercher nous suivrons la méthode d’Edouard Delebecque :la « mise entre parenthèses »du texte , c'est-à-dire la mise à l’écart de tous les jugements préconçus-les pré-jugés- philosophiques, théologiques et autres, qui sont des prismes de nature à en fausser le sens. En somme, nous ferons ce que l’on appelait autrefois au lycée une « explication de texte ».

Laplace du texte dans le récit de St Matthieu est assez nettement indiquée pour que nous puissions y ajouter foi. Nous sommes à la veille de l’entrée triomphale  à Jérusalem, au milieu des acclamations et des cris d’allégresse. Les disciples croient à l’imminence de la venue du Royaume, qui était l’ardente aspiration de tout Israël. St Luc nous dit « Ils s’imaginaient que le Royaume de Dieu allait apparaître à l’instant même » (Luc , 19-11). Mais qu’ils aient eu de la peine à le croire , nous le devinons par leur interrogation anxieuse, le lendemain même de la Résurrection : « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas rétablir le Royaume en faveur d’Israël ? »( Luc , Actes,1,6) . La parabole des talents , comme d’autres, est destinée à dissiper cette illusion et à enseigner aux disciples quel doit être leur comportement en attendant son retour, dont la date est inconnue .Comme d’habitude, il procède par parabole.          

Un homme part en voyage. Il a chez lui des esclaves. En les quittant il veut leur faire un don. Et quel don ! Celui de les élever du statut d’esclaves à la condition de fils .Il leur confie donc ses biens. Biens immobiliers, biens mobiliers , nous ne savons. Mais peu importe. Admettons que ce soit de l’argent. Cet homme est riche , mais il fait apparemment peu de cas de cette richesse. Les sommes confiées sont énormes , puisque un talent vaut six mille deniers soit six mille journées de travail. Il donne à chacun selon ses capacités, qu’il connaît bien. Certes, il reste le propriétaire de cet argent ,  et va demander des comptes à son retour. Mais il n’assigne à chacun aucune tâche précise ;ils sont libres d’en disposer à leur gré. Il prend ainsi un risque, mais ce risque est nécessaire pour mettre à l’épreuve leur fidélité, et savoir si, traités en fils , ils agirons en fils.

 Là se trouve ,croyons-nous, la clef qui ouvrira la compréhension de la parabole. Les deux premiers esclaves sont fidèles, et répondent à la confiance par la gratitude : chacun s’active,travaillant joyeusement à conserver et faire fructifier les sommes si gracieusement commises à leurs soins ;-et cela sans autre souci que de plaire à leur bienfaiteur et père, dont ils se considèrent « lieu-tenants » et continuateurs. St Matthieu ne s’attarde pas sur eux. Ils participent au banquet messianique, sans d’ailleurs de mérite de leur part : il n’y a eu aucun contrat. « entre dans la joie de ton maître ». L’évangéliste attire au contraire notre attention sur la conduite du troisième esclave : au lieu de faire comme les autres, il va enfouir son talent sous terre. Pourquoi donc ? Ce n’est pas par paresse : il lui aurait été encore plus facile de le déposer à la banque ! Il n’y a qu’une seule raison :il n’accepte pas le don qui lui est fait. Il préfère garder sa condition d’esclave plutôt que de recevoir celle de fils. Pourquoi ? parce que le fils , par cela même qu’il est fils ,se subordonne à son père et perd ainsi sa liberté. Lui, paradoxalement, veut rester esclave pour être libre. Il veut couper tout lien affectif avec son maître. Certes, il sera obligé d’obéir aux ordres, mais ce seront les ordres d’un maître haï. On croit l’entendre ricaner, en regardant les autres travailler « tout fiers d’être larbins ! »Quant à lui, il ne vent rien devoir au maître détesté.Il aurait pu dépenser en plaisirs son talent. Il s’en garde bien. « Tu m’as donné un talent, je te le rends, nous sommes quittes ». Nous reconnaissons là l’orgueil, aussi vieux que l’homme, qui conduit à la révolte. N’avoir personne au dessus de soi, pouvoir faire tout ce que l’on veut, quel rêve ! Ni  Dieu ni maître ! ( notons en passant que ce troisième esclave est particulièrement actuel ,plus orgueilleux que jamais, car ce qui n’était autrefois qu’un rêve paraît aujourd’hui accessible, grâce aux progrès de la technique. Le rêve est devenu utopie ).Mais survient le maître. Notre esclave est pris de peur ,car il n’a pas la grandeur tragique de Lucifer. Voilà qu’il essaie de se justifier, joignant le mensonge à l’hypocrisie ; « je savais que tu étais dur ; plutôt que de risquer de faire des opérations hasardeuses ,j’ai préféré sauvegarder mon talent ». Goûtons la terrible ironie de la réponse, mise en relief par Luc (15, 22-25). « Je te juge selon tes propres paroles ».Jésus feint de reconnaître sa dureté pour en tirer des conséquences accablantes pour l’esclave ( comment ,tu savais ,et tu n’as rien fait !je vais te montrer combien tu avais raison de dire que j’étais dur.)Et l’esclave s’envoie lui-même en enfer .Quant à ce talent , qu’il avait conservé, il lui sera ôté, car il n’était pas à lui , mais au maître, et il sera ajouté aux talents de ceux qui en ont déjà en abondance car ils ont répondu à la grâce de Dieu. Tant il est vrai –et nous rejoignons ici Luc (16 ;9-11) que seul est véritablement nôtre ,paradoxalement, ce qui nous est donné. Quant à l’enfer, le révolté s’y condamne lui-même . L’enfer qui est , comme dit Dante,la première création de l’Amour.

 

 

 

 

 

 

 

Mentions légales